"Ce livre désire être un tableau des jeux de langue et de la pensée, des "sémantismes" en usage chez le combattant de la guerre actuelle [...] Un mot est poilu ou par sa destination ou par son emploi intensif ; poilus les mots créés par le troupier pour exprimer le combat ; mais poilus aussi, certains synonymes de Manger, Boire, Jeûner, Mourir, Quereller, Peiner, parce que ce sont des idées éminentes chez le combattant. J'ai rassemblé ici, avec ce qui était caractéristique de la guerre, de quoi énoncer à peu près tous les actes de la vie courante, pourvu que cela ne traînât pas dans les dictionnaires connus."

Gaston Esnault, Le poilu tel qu'il se parle

 

 

 

S'il est un homme pour qui l'oralité combattante du premier conflit mondial aura été un matériau brut à sonder, c'est bien Gaston Auguste Esnault, linguiste-soldat, né à Brest le 31 octobre 1874.

Déclaré bon pour le service par le conseil de révision, Gaston est incorporé, le 12 novembre 1893, au 19e régiment d'infanterie implanté à Brest après la guerre de 1870.

Côté études, Esnault décroche une licence de philosophie en 1897, puis s'oriente vers des études de lettres obtenant l'agrégation de grammaire en 1909.

En 1898, il est promu caporal lors de son passage dans la réserve, puis est incorporé dans l'armée territoriale en 1908 au 81e régiment d'infanterie, régiment avec lequel il monte au front en 1914. Il est à cette date dans le civil, professeur de lycée à Nantes.

Immergé dans la violence du conflit, au contact de ses compagnons d'infortune, il va mettre en oeuvre un travail linguistique remarquable, noter sur des petites fiches ou des carnets, toutes les expressions d'argot qui lui passaient entre les oreilles et en donner le sens, en rechercher l'étymologie.

De cette enquête, il fera un ouvrage qui sera publié aux éditions Bossard au sortir de la guerre : Le Poilu tel qu'il se parle, dictionnaire des termes populaires récents et neufs employés aux armées en 1914-1918 étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage.

Dans l'ouvrage paru en 2013, Petites patries dans la Grande Guerre, Odile Roynette indique qu'en matière d'enquêtes linguistiques menées sur l'oralité combattante "...L'Argot de la guerre d'Albert Dauzat et Le poilu tel qu'il se parle de Gaston Esnault, publiés respectivement en 1918 et 1919, constituent les tentatives les plus abouties."

Si les auteurs s'inscrivent tous deux dans le mouvement de renaissance des régionalismes (Esnault est locuteur breton, membre du Gorsedd de Bretagne, le collège bardique, en qualité d'ovate depuis 1903), les mots des langues et dialectes régionaux n'entrent que marginalement en scène dans leurs études. Le phénomène ciblé par Dauzat et Esnault est bien davantage l'émergence d'un parler populaire, forme modifiée de la langue nationale par le truchement de l'argot de caserne d'avant-guerre et l'expérience combattante de 1914-1918.

En réalité, la différence entre les deux auteurs réside dans le vécu militaire durant la Grande Guerre qui eut des répercussions sur leurs travaux respectifs. Albert Dauzat est classé dans les services auxiliaires en raison d'une myopie sévère. Mobilisé à la territoriale dans une section d'infirmiers de l'hôpital de Châteaudun, il se trouve à l'arrière. Il est réformé le 25 janvier 1915 et doit se reposer sur une riche correspondance pour nourrir son enquête. Esnault est, quant à lui, en première ligne la majeure partie du conflit, sur le front de la Somme en 1914, puis sur le front d'Artois en 1915, et peut donc se livrer à une observation participante.

Il en résulte que Le poilu tel qu'il se parle recèle un vocabulaire plus cru, plus grossier que dans L'Argot de la guerre où le non-combattant Dauzat a "censuré ou euphémisé" ces termes selon Odile Roynette.

En savoir plus...

Pour en savoir plus et découvrir toute la richesse du Poilu tel qu'il se parle, vous pouvez consulter l'ouvrage en salle de lecture à Quimper, à la cote suivante : 111 J 11, ou en ligne

Voir aussi... Prochasson Christophe, "La langue du feu." Science et expérience linguistiques pendant la Première Guerre mondiale, Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2006/3 no 53-3, p.122-141.
Consulter cet article en salle de lecture de Quimper ou en ligne à l'adresse suivante

...ou encore Roynette Odile, "Unité et diversité : le vocabulaire des combattants français de la Première Guerre mondiale sous le regard des linguistes", in Bourley, Lagadec, Le Gall (dir.), Petites patries dans la Grande Guerre, Rennes : PUR, 2013, p. 161-173.
Consulter cet ouvrage en salle de lecture de Quimper, à la cote suivante : Q8M 1518

Morceaux choisis...

A
apprenti-cadavre, m., Ambitieux ; 81 art. 1., mai 18. - Qui veut monter en grade ou grimper aux honneurs risque sa peau.

B
boyauter, 1, Cheminer dans les boyaux, aux tranchées ; 81 e t., avr. 15 ; - 2, Vivre aux tranchées : "la Chéchia, journal boyautant du 1er zouaves", mars 16, titre calembourisant avec se boyauter, Se tordre de rire. - Dér. : boyauteur, m., Grand creuseur de tranchées et boyaux ; 81e t., -15.

C
calendrier, m., Petite boîte d'explosif, fixée sur raquette de bois, qui, tenue par la manche, se lance, ou s'assène sur l'adversaire ; engin français ; 95e inf., janv. 15 ; 14-16 ; mot ignoré au 81e t., 14-17, et au 14e chass., nov. 16 ; désuet d'ailleurs, comme la chose, av ant mars 18 ; | D.m.p. ; "Grenade à main", V. du p. - Le texte suivant, où est censé parler un soldat Français, "recevoir sur ma cloche des calendriers, des guitares, des raquettes et des crapouillots", CHAPELLE, pourrait faire penser à tort que ces noms désignent des engins boches.

D
deux-coups, m., Pantalon de fantassin ou de civil : "passe-moi mon deux-coups", 81e t. et 4e zouaves, -17 ; || mot usuel surtout aux zouaves, dès -97. - Le zouave distingue ainsi, du pantalon d'infanterie, étroit, et qui s'enfile en deux mouvements rapides, la large culotte qui lui est spéciale.

E
excès de zèle, m., Adjudant ; D. - Cf. cafard, m., Adjudant ; D. ; - aboyeur, m., Sous-officier ; D. - Ils cafardent (mouchardent), ou gueulent, par excès de zèle.

F
foire, f., Pillage, par nos officiers et soldats, d'un village évacué de ses habitants ; glaces biseautées pour cagnas, assiettes pour popotes, etc. ; la foire de <...> ; 81e t., oct. 14-fév. 16.

G
glinglin, m., Obus, surtout de gros calibre : "Quand les gros glinglins nous tombaient dessus", adj. Steininger, Nancéien, arrivant du 41e t., au 81e t., juin 17.

H
hanneton
, m., Avion ; D. ; - syssém. et syn. : bruant, m. ; D. ; - de bruant, Hanneton, dans le nord ; - frelon, m. ; D.

I
influence
(la faire à l')
, Faire des épates, Faire l'important ; 120e chass., juill. 16 ; aviateurs et marins, 17-18 ; | "c'est toujours les plus foireux qui le font à l'influence, chez les bistrots", Cabaret, 465. - Dans cet usage, il ne s'agit pas de se présenter comme influent ; mais dans une certaine France, politique, l'épateur travaille surtout à se faire croire influent.

J
Joséphine
, f., A, la Baïonnette ; inf. cale, Lettres héroïques (1915), 44 ; - B, la Pipe ; FAGUS, 565 ; - C, Pièce de 75 ; DAUZAT, 16-4-17, 664. - Joséphine étant un nom d'excellentes Françaises, il est naturel que le soldat le donne à ses plus fidèles compagnes, - notamment au 75 que le colonial nomme aussi par excellence le petit Français, Lettres héroïques, 44 ; et d'autres, Gugusse, Julot, D.

K
kébir
, m., 1, Colonel ; 13e tir. alg., -18 ; || Chef de corps ; DLLE. - Arabe kbir, kébir, Grand. - 2, cabir, Capitaine ; 98e inf. -17 ; D.

L
loupiot, m., Soldat de la classe 16 (en1916) ; ROCHER ; - Loupiau, Jeune (voleur), RIG.

M
machine à broder les pans de capote
, f., Mitrailleuse ; 13e tir. alg., -18 ; elle les brode à jours, festons et dentelles. - D'où ensuite, syn. : machine à coudre les pans de capote, f., ib., juillet. 18 ; - par chevauchement avec le suivant.

N
nouveau-né
, m., Obus non éclaté ; 81 t., sept. 15 ; syn. et syssém. : bébé, m. ; ib. - On l'entoure d'un berceau prudent.

O
offensive
(prendre l'), Faire la chasse aux poux ; 81e t., -15 ; syssém. : die Laeuse alarmieren, (donner l'alarme aux poux), Gratter ses poux, DELCOURT.

P
peau de bouc
, f., Enveloppe du ballon dirigeable ; pilotes de dirigeables, -17. - Métaphore de couleur.

Q
quart à trous
, m., Ivrogne ; voir étui ; - sémantisme analogue à panier percé, Dépensier.

R
rapport des cuistos
, m., Nouvelles que l'homme de service à la tranchée apprend des cuisiniers de la compagnie ; 81e t., 14-17 ; - syssém. : décision de la roulante, f., même sens ; 81e t., 15-17 ; - décision est le nom officiel de la pièce rédigée quotidiennement par le colonel pour être lue au rapport dans les compagnies ; - rapport du sous-marin, m., même sens ; A. ARNOUX ; | "Tuyaux de roulante, rapport de sous-marin", Cabaret, 464 ; - rapport des chiottes, m., Nouvelles qu'on apprend aux feuillées en voisinant et en lisant le journal, tout en téléphonant ; 81e t., 15-17.

S
séchoir
(aller au), Aller, en parlant de fantassins, à l'attaque de positions aux barbelés intacts et bien défendus, où les cadavres resteront accrochés comme des loques durant des jours ; 207e art., juill. 18. - Cette image macabre, fort nette, vaut une étymologie. Toutefois sécher sur le fil, qui a le même emploi, 156e inf., août 18, a aussi le sens général Être mort, ib. - Cf. monter à la ripée, Partir à l'attaque ; 130e inf., C. M. - 2, août 18 ; - G. FERRAND, qui le croit assez général, le tire de R. I. P., (Requiescat in pace), inscription tombale ; on aura dit d'abord monter à l'èr-i-pé, c.-à-d. aller à son cimetière ? Il est possible qu'aller au séchoir en soit le simple synonyme, - séchoir, Cimetière, RIG., - et préexistât aux barbelés.

T
traînard
, m., Vaguemestre ; secteur 66 : "Nous appelons notre sympathique vaguemestre le traînard, car il ne va jamais assez vite à notre gré pour nous apporter des nouvelles de l'intérieur et de la payse", B. des A., 11-10-16, p. 13.

U
usine à gaz
, f., Avion Bréguet ; DÉCH. - Cf. cuisine -roulante.

V
vomir dans les choux
(se), Être jeté hors de son appareil à l'atterrissage ; esc. S-152, juill. 18 ; syssém. : être vidé par son appareil ; aviateurs, 17-18 ; syn. être servi, déposé.

W
wagon
, m., Vaguemestre ; secteur 146 : "Chez nous, le mot d'argot par lequel on désigne le vaguemestre, c'est le wagon, ou plus communément le facteur", B. des A., 16-7-16, p. 12. - Vag-on, de vag-mestre, suffixe -calembour. - Syn. vaguo, m., aux Balkans : "Vivement le vaguo", Glorieuse Bretagne des Armées, 15-8-18, p.14.

Y
ya-ya
, m., Boche ; A. ARNOUX ; | Nos militaires balayaient le champ "quand les ja-ja essayaient de ramper", Cabaret, 462, (ce j est le iott allemand) ; cf. le "clan des ja", les boches et "embochés", L. DAUDET, A. fr., -17, passim. - De ya, Oui ; sobriquet par la parole fréquente et typique.  Les Américains à St-Nazaire, -18, et les Boches, nous appellent les Oh-là-là, non parce que ce serait la plainte des blessés français, comme le dit DELCOURT, mais parce que tous les Français le disent constamment, pour exprimer moquerie, ironie, stupéfaction amusée. - Cf. chtimi.

Z
zigouillard
, m., Surin, Couteau pour tuer ; 81e t., -16 : "Il ne serait pas long à jouer du zigouillard", un Nantais. - Saintongeais zigue-zigue, m., Méchant couteau ; nantais zague, m., Egoïne.