La Grande Guerre vue par Louis Dujardin (Fonds des Archives départementales du Finistère)

En 1945, le docteur Louis Dujardin a fait don, aux Archives départementales du Finistère, de photographies prises pendant le conflit de la Première Guerre mondiale. Il s’agit de 457 clichés (273 négatifs et 401 tirages photographiques) datant de 1914 à 1918, illustrant le quotidien des soldats à l'arrière-front.

Ce fonds est conservé dans la série J, dédiée aux archives privées, sous la cote 39 J.
Ce don s’est présenté sous forme de quatre enveloppes, dont trois portaient un intitulé : « Reims 1917 », « Verdun » et « Ambulances ». Néanmoins, la majorité de ces photographies étaient mélangées, et ne correspondaient plus toujours à l'indication présente sur l'enveloppe. La quatrième enveloppe n’avait aucune indication. Cependant, certains clichés avaient au dos une légende, facilitant leur identification. Concernant les photographies qui ne portaient aucune mention, la plupart d’entre-elles n’ont pas pu être géographiquement identifiable. Ce peu d'information n’empêche en rien la compréhension des scènes prises par Louis Dujardin.
Ces clichés ont été classés dans un premier temps par département : Aisne, Franche-Comté, Haute-Marne, Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Morbihan, Oise, Somme, Vosges ainsi qu'un département inconnu pour toutes les photographies non-identifiables. Puis, au sein de chaque département, par grands thèmes : les équipements militaires, les monuments et les paysages, les services de santé et la vie quotidienne des soldats.

Sommaire

La Grande Guerre vue par le docteur Louis Dujardin
Le docteur Louis Dujardin
Quelques rappels chronologiques
Les soldats
Le matériel militaire
Les services de santé
La foi des Poilus
Les moments de détente
Les ruines
Un petit aperçu du parcours du docteur Louis Dujardin
Pour aller plus loin...

Le docteur Louis Dujardin

L'aide-major Dujardin (39J 10/186)Louis Marie Dujardin est né le 17 mai 1885 dans la commune de Saint-Renan, dans le Finistère. C’est à 27 ans, en 1912, qu’il publie sa thèse de médecine. Louis Dujardin était un érudit qui publia de nombreux ouvrages sur l’hygiène et la médecine, et aussi sur l’histoire de la Bretagne et la vie de ses habitants. Il était très fier de son identité bretonne et était un ardent défenseur de sa langue maternelle et de sa littérature. Certains de ses ouvrages sont d’ailleurs écrits en breton.

Louis Dujardin a incorporé le 19ème régiment d’infanterie comme engagé volontaire pour trois ans, à la mairie de Brest, le 7 octobre 1905. Cependant, dès le 18 septembre 1906, il fut envoyé dans la disponibilité avec un certificat de bonne conduite. En effet, la loi du 15 juillet 1889 prévoyait qu' « en temps de paix, après un an de présence sous les drapeaux, les jeunes gens qui avaient obtenu ou qui poursuivaient leurs études en vue d’obtenir […] le diplôme de docteur en médecine, pouvaient être envoyés en congé dans leur foyer, sur leur demande, jusqu’à la date de leur passage dans la réserve ».
Huit ans plus tard, c’est également en tant qu’engagé volontaire que le docteur Louis Dujardin fut mobilisé, le 11 août 1914, comme médecin aide-major de 2ème classe du 19ème régiment d’infanterie. Il fut promu médecin aide-major de 1ère classe le 20 octobre 1916. Le 18 mars 1917, il fut évacué malade, mais revint cependant, après son rétablissement, sur le front.
Sa campagne contre l'Allemagne commença le 20 octobre 1914 et se termina le 12 mars 1919. C’est durant cette période qu’il prit de nombreuses photographies de la vie des soldats de son régiment.

Fiche matricule de Louis Dujardin (1 R 1338)
Il fut promu médecin-major de 2ème classe de réserve le 2 janvier 1928.
Louis Dujardin s’est éteint le 21 avril 1969 à l’âge de 84 ans.

Quelques rappels chronologiques

Les soldats de 1914

La mobilisation

Des soldats en route vers les tranchées (39J 10/96)La mobilisation générale fut décrétée par le gouvernement français le 1er août 1914, par le décret prescrivant la mobilisation des Armées de Terre et de Mer, paru le 2 août dans le Journal officiel.

Le début de la mobilisation eut lieu avant l’entrée officielle en guerre contre l’Allemagne : c'est suite à la mobilisation en France que l'Empire allemand déclara la guerre, le 3 août 1914.
La mobilisation française fut rapide : en 17 jours, du 2 au 18 août 1914, plus de trois millions d’hommes furent mobilisés, habillés, équipés, armés et enfin transportés vers la frontière franco-allemande. Cette rapidité s’explique par la présence, dans chaque livret militaire, d’un fascicule de mobilisation. Grâce à ce document, chaque homme savait exactement que faire une fois la mobilisation décrétée : dans quelle ville se présenter, à quel jour et à quelle heure, et qu'il devait prévoir de quoi se nourrir pendant plusieurs jours.
Habitant Saint-Renan, la ville de mobilisation de Louis Dujardin fut Brest. Il intégra le 19ème régiment d’infanterie. Celui-ci était composé presque exclusivement de Bretons au début de la guerre. Au fil des années, malgré les lourdes pertes, ce régiment eut toujours au moins un tiers d’éléments bretons dans ses rangs. Ces derniers avaient la réputation d’être courageux et bons soldats, mais également de ne pas ou peu parler le français. Aussi, le régiment conserva ses traditions et qualités bretonnes de rudesse, d'ardeur au combat et de dévouement.
Ce qui peut expliquer le fait que les régiments bretons étaient souvent envoyés en première ligne. Au total, on estime à 150 000 le nombre de Bretons tués lors de la Grande Guerre, c'est-à-dire environ 19% des engagés. Les anecdotes macabres ne manquent pas : le 2e régiment d'infanterie colonial de Brest chuta en une journée de 3326 à 476 hommes...
 

L'organisation de l'Armée en 1914

Le 19ème régiment d’infanterie appartenait à la VèmeArmée, au 11ème Corps d’Armée, à la 22ème division d’infanterie et à la 44ème brigade. Mais que signifie tout cela ?
En 1914 l'armée française était organisée de la manière suivante (elle subit des remaniements tout au long de la guerre) :
 
Des soldats en rang pour l'appel (39J 10/248)
L'armée de terre était divisée en cinq unités, appelées "Armées".
Suite à l’échec cuisant de la France en 1870, l’État-major français a adopté  une doctrine militaire, nommée plan XIV, afin de pouvoir résister aux Prussiens. Après plusieurs évolutions, c’est le plan XVII, conçu par le Maréchal Foch en 1911, qui fut mis en place en août 1914, suite à l’attaque allemande. Cette stratégie militaire offensive reposait sur l’utilisation de la force brute et d’une croyance forte dans « l’esprit de combat ». La Vème armée fut ainsi créée et rejoignit les quatre autres déjà existantes.
Ces cinq Armées regroupaient 21 Corps d'armées, correspondant aux 21 régions militaires françaises. La 11ème région militaire était composée des départements du Finistère, de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de la Vendée. Une subdivision de la région répartissait les différents bureaux de recrutement comme suit : Nantes, Ancenis, La Roche-sur-Yon, Fontenay-sur-Comte, Vannes, Quimper, Brest et Lorient. En 1914, l’effectif d’un corps d’armée était d’environ 40 000 hommes.
En 1914, les 21 Corps d'armées rassemblaient 93 Divisions d'infanterie. Celles-ci étaient l’élément tactique de base de l’armée française. L'armée en comptait 119 en 1918. L’effectif théorique de chaque division était d’environ 380 officiers et de 15 000 hommes.
Chaque division comprenait deux Brigades d'infanterie, qui comptaient 120 officiers et 7 000 hommes chacune.
Enfin, chaque brigade était composée de deux Régiments d'infanterie. Ces 173 régiments étaient chacun composés d'officiers et 3500 hommes. Un régiment comprenait, entre autres, 3 ou 4 bataillons et un état-major. Le docteur Louis Dujardin étant médecin aide-major, il appartenait donc à l’état-major du 19ème régiment d’infanterie.
Le 19ème régiment d'infanterie fut le dernier régiment à prendre connaissance de l'armistice.

La montée au front

Les scènes immortalisées par Dujardin ne se déroulent jamais en première ligne, dans les tranchées. Cependant, certaines photographies représentent des soldats allant ou revenant du front. On peut d’ailleurs lire comme légende : "en route vers les tranchées, « Après le casse-pipe », ou encore « La revue des rescapés ».

Les marins

Un marin et un scaphandrier dans une barque, les marins (39J 10/179)L'Armée de mer apparaît dans les clichés de Dujardin, représentée par des marins. Seules quelques photographies les ont immortalisés, indiquant ainsi leur présence dans le conflit.

Les Bretons représentaient l'essentiel des effectifs de la marine : 96% des canonniers, 95% des manœuvriers, 85% des torpilleurs et 90% des matelots.

Les contingents coloniaux

La mobilisation touchait tous les hommes vivant sur le territoire français, ce qui signifie que même les populations des colonies étaient visées. Ainsi, l'aide-major Dujardin a croisé la route de soldats spahis, annamites et indochinois durant sa campagne contre l'Allemagne. 

Les Spahis étaient des unités de cavalerie appartenant à l'armée d'Afrique. Cette dernière dépendait de l’armée de terre française. En 1914, il existait quatre régiments de Spahis algériens, stationnés en Tunisie. Suite à la mobilisation générale d’août 1914, un cinquième régiment fut créé.
Au même moment, au Maroc, quatre escadrons de Spahis marocains ont été mis sur pied par les autorités françaises et envoyés en France.
  

Les tirailleurs annamites et indochinois.
Pendant les quatre années de guerre mondiale, la France a fait venir d’Indochine 43 430 tirailleurs annamites (centre de l’actuel Vietnam) et tonkinois (nord), mobilisés surtout dans des bataillons d’étape chargés de l’aménagement et du transport.

Les Indochinois ont beaucoup compté à l’arrière. Afin de remplacer les ouvriers partis au front, 48 981 travailleurs indochinois ont été envoyés dans des usines françaises.

Les prisonniers

Le fonds Dujardin conserve quelques photographies mettant en scène des prisonniers allemands.

Au cours des combats, il était fréquent que des soldats ennemis soient capturés. Le traitement de ces prisonniers était, pour la première fois dans l'Histoire, réglementé par des conventions internationales : notamment celles de La Haye de 1899 et 1907. Ces dernières ne furent cependant pas bien appliquées. Chaque belligérant usa de représailles et de menaces. Certains des prisonniers allemands étaient gardés sur le front, afin de récupérer les soldats morts ou bien pour déblayer les champs de bataille, au risque de se faire tuer par un obus non explosé. D’autres étaient envoyés à l’arrière-front, où ils pouvaient subir des interrogatoires afin de recueillir des informations sur les plans de l’ennemi. La plupart étaient envoyés à l’arrière, dans des camps, dans toute la France.
Dans tous les cas, ces prisonniers étaient utilisés comme main-d’œuvre de manière à pallier le manque de bras lié à la mobilisation massive pour les combats. Sur certaines des photographies prises par Dujardin, se sont les prisonniers allemands qui construisent les baraques pour blessés.
En 1918, la France détenait 350 000 prisonniers de guerre. A la fin de la guerre, ces prisonniers n’ont pas été relâchés immédiatement : sans doute pour servir de moyen de pression pour faire accepter les conditions du traité de Versailles, mais aussi pour aider à la reconstruction. Les dernies prisonniers allemands ont quitté le sol français en 1921.

 Les cantonnements

Un campement de tentes et de baraques (39J 10/109)Lorsqu’ils n’étaient pas dans les tranchées, les soldats rejoignaient les lignes arrières. Ils étaient, en général, cantonnés dans des campements de tentes et/ou de baraques, ou dans des villages légèrement en arrière du front. La vie y était plus facile que sur le front : la nourriture était meilleure et les abris plus confortables que les tranchées. Cependant, quand les conditions météorologiques n’étaient pas au rendez-vous, les soldats cantonnés dans des tentes pouvaient, tout comme en première ligne, se retrouver dans la boue. Dans les villages, tel que celui de Muizon (Marne), où est passé Louis Dujardin, un lit était affecté aux officiers, et au moins un lit ou un matelas avec une couverture pour deux soldats.
Le fonds Dujardin contient de nombreuses photographies des lieux de stationnement des soldats, notamment des campements de tentes et de baraques. Ces tentes, appelées tentes tortoise, Bessonneau ou encore Marabout, pouvaient accueillir plusieurs soldats. Il existait également des tentes individuelles. Les soldats restaient dans ces cantonnements le temps de s’entraîner et de se reposer avant de repartir dans l’enfer des tranchées.

Le matériel militaire

L'armement

"Les premiers masques à gaz" (39J 10/280)Les masques à gaz
C’est lors de la seconde bataille d’Ypres, qui débuta le 22 avril 1915, que l’armée Allemande a utilisé, pour la première fois, un gaz de combat toxique, le chlore. Les premières protections trouvées par les soldats étaient d’uriner ou de déverser de l'eau avec du bicarbonate de soude sur des chiffons, et de les placer sur leur visage. L’ammoniac contenu dans l’urine permettait de limiter les effets du gaz. Puis sont apparus des baillons de coton et des cagoules de toiles imbibés d’un produit neutralisant les effets du chlore. Mais les gaz utilisés se sont diversifiés, devenant de plus en plus dangereux et nocifs, attaquant la peau. Des masques plus couvrants ainsi que des lunettes de protection sont arrivés dans les tranchées. Tout au long de la guerre eut lieu une course à l’armement chimique (dont le fameux « gaz moutarde ») et aux techniques de protection. Environ 3,4 % des pertes totales de la guerre sont attribuées au gaz.
Des soldats qui chargent des obus (39J 11/292)

 L'artillerie

En plus des traditionnelles baïonnettes, fusils et mitrailleuses des soldats, la Première Guerre mondiale marqua le développement massif de l’artillerie. Cette dernière fut l’une des armes principales de cette guerre. La majorité des pertes humaines fut causée par les canons des différentes armées. Les canons et les obusiers étaient l’arme majeure des belligérants.
Lors de certaines batailles, le feu de l’artillerie était le principal atout des armées. A la bataille de Verdun, plus de deux millions d’obus sont tombés sur les positions françaises en deux jours (un toutes les trois secondes) ! Et ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres. Le fonds Dujardin compte de nombreuses photographies de canons (de calibre 247, 370 ou encore des 400), indiquant le grand nombre de canons utilisés et leur diversité.
 Au cours de ces quatre années, plus de 856 millions d'obus ont été tirés par les artilleries de tous les camps. Cette guerre fit près de 10 millions de morts et plus de 31 millions de blessés. L'artillerie a été à l'origine de 70 %  des blessures. Les obus ont fait de nombreuses victimes, dont environ 15 000 « gueules cassées ».

Les moyens de transport

Un dirigeable relié au sol (39J 10/41)Les dirigeables
  
Les dirigeables étaient aussi appelés "Saucisses" par les soldats, à cause de leur forme allongée.
Il s’agit de ballons captifs d’observation. Leur utilisation a apporté une contribution essentielle à la réussite des opérations militaires. Durant la guerre des tranchées, l’immobilité des ballons captifs constituait un atout majeur et permettait ainsi une observation continue.
"L'auto qui retient le cable de la Saucisse. Téléphone" (39J 10/44)
Ces dirigeables étaient utilisés afin de renseigner les états-majors sur les mouvements de l’adversaire à l’intérieur de ses lignes : convois, relèves, repérage des batteries d'artillerie, etc. La transmission des informations par les informateurs à bord de ces ballons s’est d’abord faite par la voix, puis par des relais de coureurs, et enfin par des liaisons téléphoniques. Le câble de retenue du ballon contenait une âme (câble avec un conducteur métallique) et servait de fil téléphonique. Les saucisses étaient attachées à des treuils-automobiles, qui permettaient l’ascension des ballons par le moyen d’un câble.
  

Deux avions au sol (39J 10/298)Les avions

L’aviation à usage militaire s’est peu à peu développée dans les années 1914-1918, d’abord avec des avions de reconnaissance, puis avec des chasseurs et des bombardiers. Au début de la guerre, la France comptait à peine 150 appareils, les Britanniques une cinquantaine et les Allemands avaient environ 260 avions répartis en deux fronts. L’armement, d'un côté comme de l'autre, était quasi inexistant, l'avion n'étant pas encore considéré comme un instrument de combat. En haut lieu, on ne concevait l'aviation qu’à des fins de reconnaissance : le 3 septembre 1914, c’est grâce aux aviateurs que la France comprit le plan des Allemands (encercler le gros de la force française), ce qui permit de déclencher une contre-offensive et ainsi d'aboutir à la victoire de la Marne. 
Une troupe de soldats devant un avion écrasé, « un deuxième capotage à V..... » (39J 10/221)Le  rôle de l'aviation consistait essentiellement à repérer les emplacements des batteries ennemies. A ces fins, la technique de la photographie aérienne a été perfectionnée.
Les premiers combats d’aviateurs se faisaient…au fusil ! Les aviateurs s’approchaient le plus possible de l’adversaire et leur tiraient dessus à bout portant. Ensuite une mitrailleuse fut intégrée à l’avion, ce qui facilita bien les choses pour les aviateurs. Les bombardements, quand à eux, ont débuté de façon artisanale : les conducteurs lançaient des fléchettes métalliques sur les troupes ennemies.
Pendant ces quatre années de guerre, les avions ont bénéficié de véritables améliorations à des fins militaires : ils pouvaient aller plus haut, plus loin, plus longtemps. L’aviation était devenue une incontestable arme aérienne.
Le 11 novembre 1918, l'aviation française comprenait plus de douze mille avions. Elle était alors la première du monde.
Le fonds Dujardin contient des photographies d'avions, telle que celle présentée ci-dessus. Les clichés ont été pris avant et après les missions, ce qui donne des images d'avions prêts au décollage et d'avions écrasés au sol, avec leur pilote blessé.
 
"Le Tonnerre de Brest, train blindé" (39J 11/295)Les trains
Les trains ont été d’une grande utilité lors de la Grande Guerre. Ils ont été utilisés dès 1914 pour la mobilisation, puis tout au long de la guerre afin d’acheminer les troupes, et aussi le matériel d’artillerie et les munitions au plus près du front. Plus de 3 000 km de voies ferrées ont été construites afin de rendre cet acheminement possible. Ces lignes de chemins de fer ont permis à l’ALVF, l'artillerie lourde sur voie ferrée, de transporter les gros canons sur le front, et aux trains blindées d’approcher au plus près les tranchées.
Ces canons sont présents dans le fonds Dujardin : ces photographies représentent des soldats sur ces gros canons de l'ALVF, des canons en position de tir et même un train blindé, le « Tonnerre de Brest ».
Une voiture photo-électrique (39J 10/321)La voiture photo-électrique
Les voitures, qu’elles soient hippomobiles ou automobiles, étaient très utilisées lors de la guerre. L'épisode des taxis de la Marne est très connu : plus d'un millier de taxis parisiens ont été réquisitionnés afin de transporter des troupes sur le front.
Cependant, la photographie d’une voiture un peu particulière retient l’attention... Il s’agit d’une voiture photo-électrique, ou encore auto-projecteur. Un projecteur était installé sur la voiture, qui permettait ainsi d’éclairer les champs de bataille ainsi que de repérer les avions et les dirigeables ennemis. Plus mobile qu’un simple projecteur, il était facilement manipulable et transportable.
  
Un pigeonnier camouflé (39J 10/48)Les pigeons voyageurs
Les pigeons voyageurs ont joué un grand rôle durant la Première Guerre mondiale. En 1914, ce messager ailé servait uniquement à assurer les liaisons entre le front et l’intérieur. Mais leur rôle s’est amplifié rapidement. Dès 1915, les pigeons servaient à ramener des informations sur les progressions des lignes allemandes. Ils étaient le moyen efficace de garder le contact en toutes circonstances, malgré les bombardements, les nappes de gaz, la poussière, la fumée et la brume. Ils apportaient, dans un délai relativement court, des précisions sur la situation des troupes engagées. 
Entre 1917 et 1918, il fut fait un emploi intensif des pigeons, qui transmettaient des messages chiffrés. Les alliés utilisèrent même le pigeon en tant qu’espion : une fois infiltré en territoire occupé, ces messagers à plumes revenaient avec des renseignements précieux. A la fin de la guerre, en 1918, l’armée française disposait d’environ 30 000 pigeons. Les photographies de Dujardin nous renseignent sur l'état des pigeonniers qui accueillaient les pigeons et permettaient leur transport.

Les services de santé

Le fonds Dujardin est riche d’informations sur les services de santé, dont l’aide-major Dujardin faisait partie. Il dévoile, à travers ses clichés, le nombre important de blessés au cours de la guerre. Ces derniers sont omniprésents dans les photographies du fonds, à travers les images des infrastructures qui les accueillent, les scènes de soins, de transport des blessés, et aussi à travers la présence de la mort avec des photographies d’enterrements et de cimetières. La souffrance et la mort ont tenu, malheureusement, un rôle important durant cette guerre, qui fut l’une des plus meurtrières pour les combattants.

Le parcours d’un blessé pouvait être assez long et complexe. Son évacuation passait par quatre étapes, avec à chacune d'entre-elle une notion de triage très importante. Au vu du nombre tragique de blessés, ces derniers étaient classés par ordre de gravité de leurs blessures et traités en conséquence.
Un premier tri se faisait à l’avant, au poste de secours du bataillon ou du régiment. Les blessés étaient alors catégorisés selon l'importance leurs blessures.
Le deuxième tri avait lieu au niveau des ambulances. À cette époque, le mot « ambulance » signifiait, à la fois, comme aujourd’hui, un véhicule de transport sanitaire, mais également le bâtiment qui recevait les blessés. Il s’agissait d’un hôpital mobile qui suivait les déplacements des différents corps d’armées. L’ambulance réceptionnait et triait les blessés en fonction de la gravité de leurs blessures : il définissait le degré d’urgence. Seuls les opérations urgentes et les pansements y étaient effectués. Ces ambulances pouvaient être de simples tentes ou des baraques en bois ou en tôle, le plus souvent installées dans des villages, mais elles pouvaient aussi être installées dans des grandes fermes ou des châteaux. Louis Dujardin a photographié le garage du château de Francport, dans l'Oise, où se trouvait un service chirurgical. Les soldats se rendaient dans les ambulances par leurs propres moyens pour les blessés les plus légers, ou avec l’aide de leurs camarades pour les autres. C’est au niveau de ce triage que le blessé était orienté vers les structures hospitalières appropriées en tenant compte du degré d’urgence et de la nature de la blessure. Au début de la guerre, les soldats étaient transportés par des moyens d’évacuation à bras, tels que des brancards, des brouettes, des porte-brancards et des véhicules hippomobiles. Puis très vite, les voitures ambulances ont permises de transporter plus rapidement un plus grand nombre de blessés.
La troisième étape se déroulait dans les hôpitaux origine d’étapes (HOE), à 15-20 km du front. Si l’état du blessé était vraiment mauvais, il était envoyé dans les hôpitaux d’arrière, par les gares d’étapes, où un dernier tri vérificateur autorisait ou non son évacuation. Une fois dans ces HOE, les blessés y étaient soignés et pouvaient y rester en convalescence.
À côté de ces hôpitaux, existaient des ambulances militaires chirurgicales automobiles, dites « autochirs ». Constituée de trois camions automobiles, l'autochir fut le premier véritable hôpital mobile. Elle se composait d'un camion chirurgical, avec notamment les parois d’une salle opératoire mobile de 70m², d'un camion contenant les appareils de radiographie et d'un troisième contenant le matériel de stérilisation.
Louis Dujardin a rapporté de nombreuses photographies d’ambulances et de blessés se faisant soigner ou en convalescence. Le fonds conserve aussi des clichés représentant l’hôpital n°12 de Vadelaincourt, dans la Meuse, ou plus exactement, les ruines de celui-ci. En effet, malgré les conventions qui garantissaient la neutralité des établissements de santé, l’hôpital fut touché par une bombe incendiaire le 20 août 1917.
 Le fonds comporte deux photographies du général Joseph Joffre. Sur l’une d’elle, Louis Dujardin a indiqué qu’il était « le médecin de l’état-major, ainsi que de tous ceux qui en dépendaient ». C’est donc dans ces conditions qu’il rencontra le général Joffre. Deux photographies ont immortalisé ce moment : l’une d’elle a pour légende « visite du général Joffre au quartier général du 35ème corps d’armée au château de Sainte-Claire » (Somme), et la seconde « Joffre visite les blessés ».
 Un blessé entouré de médecin (39J 10/245)  L'hopital de Vadelaincourt après le bombardement (39J 11/123)  

La foi des Poilus

"Une messe à l'ambulance" (39J 10/427)Le fonds Dujardin contient des photographies représentant des moments de la vie religieuse : des messes, des obsèques, des bénédictions. Les soldats étaient très croyants, et la guerre n’avait en rien entravé cette foi. Le rôle de la foi et de la religion ont été importantes lors de la Grande Guerre : cette dernière fut l’occasion d’une grande ferveur religieuse.

"La bénédiction d'un mort au champ d'honneur. Le cadavre est à terre sur un brancard" (39J 10/419)Les offices religieux étaient célébrés sur des autels improvisés, souvent en pleine air suite à la destruction des églises, ou  simplement à l'absence de l’une d’elles. Ces offices pouvaient avoir lieu dans les lieux de cantonnements, des champs, dans les tranchées, etc. L'aide-major Dujardin a immortalisé une messe qui s'est déroulée au sein même d'une ambulance (hôpital).
Les messes n’étaient pas les seuls offices qui étaient célébrés : le fonds détient également des clichés de cérémonies d’obsèques. La mort étant omniprésente, il y a eu de nombreux enterrements. Au front, les poilus n’avaient souvent pas le temps d’enterrer leurs morts individuellement, les corps des soldats décédés étaient alors enterrés dans des fosses communes. A l’arrière-front, les tombes individuelles étaient plus courantes, comme le prouve le nombre important de sépultures. Louis Dujardin a également pris plusieurs cimetières en photographie. La présence soutenue de la mort dans ces années noires est perceptible à travers l'ensemble de ces clichés.

Les moments de détente

Des soldats au repos entre des baraques (39J 10/410)À côté des horreurs de la guerre, les soldats avaient, en plus des rares et courtes permissions où ils retrouvaient leur famille, des moments de répit à l’arrière-front. Ils pouvaient ainsi se détendre et avoir, même pour un court instant, un semblant de vie normale. Louis Dujardin a immortalisé quelques unes de ces journées de repos. Parmi les scènes de destructions et de douleurs présentes dans le fonds, se cachent des instants de joie, qui pourraient presque faire oublier dans quelles circonstances ces photographies ont été prises. C’est ainsi que l’on trouve, entre deux clichés de blessés et d’ambulances, des photographies représentant des parties de chasse et de pêche, des soldats en pique-nique ou en train de se reposerDes officiers assis devant une maison ((39J 11/441) dans un champ. 

Le fonds contient aussi de nombreuses photographies, appelées « photos souvenirs », où des soldats et des officiers prennent la pose devant Louis Dujardin.
Une autre caractéristique de ce fonds : la présence de plusieurs photographies représentant des châteaux. Ces derniers pouvaient servir de siège d’état-major ou d’ambulance et d’hôpitaux durant la guerre. Il s’agit du château de Bourlémont, dans les Vosges, et de celui de Francport, appelé aussi le château des Bonshommes, dans l’Oise.
 Une voiture hippomobile devant la façade du châteu (de Bourlméont) (39J 11/264)  "Le parc et le château des Bonshommes, Francport" (39J 11/202)

Les ruines

Les ruines d'un village bombardé (39J 10/228)Le fonds Dujardin contient des photographies de villes et paysages de l’époque. Il y a des panoramas de paysages et de villages, des édifices religieux, des forêts, mais également des villes et monuments avec des séquelles de la guerre.
La basilique Notre-Dame de Brebières à Albert en ruine, "souvenir de guerre" (39J 11/227)Non seulement la "Der des Ders" a fait des millions de morts, mais de nombreux villages et villes ont été détruits, laissant par endroit des paysages lunaires, toujours visibles de nos jours. Dans les onze départements du front, 120 000 hectares ont été déclarés « zone rouge » après la guerre, en raison des dégâts considérables que la terre avait subi (cadavres humains et d’animaux, débris divers, munitions,…). La remise en état aurait coûté beaucoup trop cher.
Au total, trois millions d’hectares de terres ont été ravagés par les combats, et 4000 communes ont été dévastées ou dégradées. Certains villages de la Meuse, de la Marne ou du Nord ont été rayés de la carte et ne pouvaient pas être reconstruits à leur emplacement. Les bombardements ont fait de nombreux dégâts sur le patrimoine architectural. Des villes ont été bombardées, comme Reims, qui voit sa cathédrale sévèrement touchée. Louis Dujardin a ramené des photographies de bâtiments et de maisons en ruines, notamment des édifices religieux, tels que la basilique Notre-Dame de Brebières d’Albert (photo de droite).
Après la guerre, c’est la Reconstruction : toute la main-d’œuvre est bien venue, qu’elle soit volontaire ou non, comme celle des travailleurs chinois et des prisonniers allemands. Elle sera longue et onéreuse. Il faut attendre 1931 pour que la reconstruction soit considérée comme achevée.

Un petit aperçu du parcours du docteur Louis Dujardin

Pour aller plus loin...

Inventaire de l'ensemble des photographies du fonds Dujardin (39J).
► Les Archives départementales du Finistère conservent de nombreuses ressources iconographiques, que vous pouvez découvrir via le guide de l'iconographie.

Page réalisée avec la participation d'Audrey CIVRAN,
stagiaire (Université d'Angers) aux Archives départementales du Finistère de mars à mai 2013.