De la généalogie à l’histoire : enquête d’un lecteur sur les victimes de l’explosion de l’abri Sadi-Carnot à Brest

Le 9 septembre 1944, à 2h30 du matin, plusieurs explosions résonnent à l’intérieur de l’abri Sadi-Carnot. En plein siège de Brest, le grand abri creusé durant l’Occupation entre la porte de Tourville (arsenal) et la place Sadi Carnot, s’embrase, piégeant plusieurs centaines de personnes, civils et militaires, qui y trouvent la mort.


Catastrophe marquante dans la vie brestoise, l’abri est devenu depuis 2009 un lieu de mémoire et d’histoire de la ville pendant le second conflit mondial.


Cette histoire tragique est restée vivante dans les mémoires de la famille de Pierre Laudrin, amputée de huit de ses membres dans la nuit du 8 au 9 septembre 1944. La volonté de retrouver l’acte de décès d’une sœur de son grand-père va plonger ce chercheur dans cette histoire et le conduire à mener un patient travail d'investigation pour identifier les victimes, reconstituer leurs parcours et tenter d’établir les liens qui pouvaient exister entre elles.


Ce sont quelques éléments de cette véritable enquête au contact des archives et auprès des descendants des victimes que Pierre Laudrin a souhaité communiquer au public. Les Archives départementales du Finistère lui ouvrent les pages de son blog et vous propose de découvrir sa démarche ainsi qu’un témoignage d’un rescapé, daté du 13 novembre 1944, qui revient sur les circonstances du drame (Archives départementales du Finistère, 1811 W 40-1).

Ceux de l’Abri Sadi-Carnot

Brest, où vécurent ma mère, ma tante et leurs parents. Brest sous l'occupation et sa destruction en 1944. Une date, le 9 septembre de cette année-là qui voit l’explosion de l’abri Sadi-Carnot, l’un des plus grands abris de la ville, entrainant la mort de près de quatre cent hommes, femmes et enfants. Tous ne furent pas identifiés à l’époque. Les recherches par l’ADN n’existaient pas.

Un élément va m’entrainer sur les traces de cet évènement : la simple impossibilité de retrouver l’acte de décès d'une sœur de mon grand-père maternel. Je me suis souvenu, que lors de réunions familiales, on évoquait sa mort dans l'abri.

Dans les services d’archives départementales et municipales, des dossiers compilent des listes de noms concernant les décès de la catastrophe. En les parcourant, ma tante reste introuvable, cependant des noms apparaissent les uns après les autres : ceux de ses enfants et petits-enfants. Huit membres de ma famille sont morts ce 9 septembre 1944.

Un grand travail de mémoire dans et hors l’abri a été réalisé. Dans le silence de la visite, toute l’ampleur du drame. Des questions qui surgissent. Qui étaient ces personnes ? D’où venaient-elles ? Quels liens pouvaient les unir ?

Les listes existantes, nombreuses, ne parlent pas et divergent dans le nombre de morts. Depuis quatre ans, par le recensement et l’analyse des actes d’état civil, des registres divers, des journaux, des rencontres… je tente une nouvelle approche. Elle s’efforce de répertorier au plus près le nombre de morts ou disparus et d'éclairer la vie de ces personnes. Des familles dans l’abri se reforment.

Les listes que je commence à mettre en œuvre sont non exhaustives, il reste bien des recherches à mener.

Voici quelques éléments parmi d’autres qui en ressortent sur l’identité, l’origine et le parcours des victimes :

  • Environ 36 départements sont concernés.
  • Des Belges, des Russes, des Français nés en Tunisie, des Français de Nouvelle-Calédonie comptent au nombre des victimes.
  • 26 enfants âgés de 3 mois à 15 ans : 10 filles, 16 garçons.
  • 24 jeunes de 16 ans à 21 ans : 13 filles, 11 garçons.

Des horizons divers sont représentés dans l’abri au moment de la catastrophe : résistants, notables, commerçants, filles (soumises), ouvriers, personnes proches de l'occupant...

23 otages en provenance de Trézien (29), « libérés » sur ordre du général allemand, commandant de la place forte de Brest, Hermann-Bernhard Ramcke, sont réfugiés dans l’abri depuis quelques jours (6 y décéderont).

Beaucoup ne se seraient sans doute jamais croisés. La guerre en a décidé autrement.

Pierre Laudrin

Sources :
Archives départementales du Finistère.     
Archives municipales de Brest, Saint-Nazaire, Rennes, et des communes concernées par les personnes décédées dans l’abri et des membres de leur famille.
Archives départementales en ligne des départements concernés par les personnes décédées dans l’abri et des membres de leur famille.
Archives du SHD de Caen.
Portails généalogiques : Généanet, Filae.com /  Gallica / Persée.fr
Médiathèque de Brest.
Remerciements :
Christine Berthou-Ballot, responsable du service patrimoine de la ville de Brest.
Isabelle Lefèbvre qui est mon relais pour les recherches et les contacts avec des familles du Nord de la France et de la Belgique.
Le Centre Généalogique du Finistère.
Quelques survivants de l’abri et les descendants de certaines familles qui ont accepté de témoigner.
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sep 7, 2018